Le général Vo Nguyen Giap, héros militaire de l'indépendance
vietnamienne et artisan de la débâcle française à Dien Bien Phu, est
décédé ce vendredi à l'âge de 102 ans. Retour sur son destin hors du
commun avec ce portait de Daniel Roussel, publié dans l'HD du 21 octobre
2010.
Et dire que c'est dans des manuels français qu'il a appris l'art de
la guerre! Comme le marxisme d'ailleurs... Le général Vo Nguyên Giap,
légende vivante au Vietnam, est le stratège qui provoquera, en 1954, la
chute de Diên Biên Phu et la fin de la guerre coloniale française. Il va
contraindre ensuite, en 1973, les Américains à mettre fin à leur
agression. En 1975, il met en déroute l'armée «fantoche» du Sud-Vietnam,
le pays est réunifié. Giap est depuis reconnu par ses pairs comme l'un
des plus talentueux chefs militaires, un stratège de la guerre du
peuple. Mais il est d'abord, pour les Vietnamiens, le représentant le
plus fidèle de la pensée dô Chi Minh, père de l'indépendance
vietnamienne.
Fidèle à ses idéaux
Né le 25 août 1910 à An Xa, un petit village au centre du pays, fils
de paysan riziculteur, tour à tour professeur, journaliste, général
d'armée, dirigeant politique, Vo Nguyên Giap était le dernier survivant
de la vieille garde d'Hô Chi Minh. Il respire l'intelligence, la force
tranquille. Fidèle à ses idéaux, ouvert au monde et à ses changements,
il a toujours été proche du peuple et sensible à ses difficultés. Il
soutiendra en 1986 une politique de rénovation économique, le Do Moi,
qui a permis d'engager le Vietnam sur la voie de la croissance.
L'homme est plutôt affable, aime parler français, son regard est
direct, la poignée de main ferme, on devine le dirigeant. Je l'ai
rencontré des dizaines de fois en 30 ans. Il n'y a jamais eu de sujets
tabous, mais son ton devenait sec quand il s'agissait de questions qui
l'agaçaient. Il est décrit comme «un volcan recouvert de neige». Il a
été l'homme des brasiers. À son corps défendant, car il se veut «le
général de la paix». Un centenaire qui, il y a 2 ans encore, s'exprimait
sur la souveraineté du Vietnam sur des îles revendiquées par la Chine.
Il vit paisiblement à Hanoi, à deux pas de la place Ba Dinh, où Hô Chi
Minh, le 2 septembre 1945, avait proclamé l'indépendance.
Dès l'adolescence, Vo Nguyên Giap milite au collège à Hué. «Nous
faisions grève pour dénoncer la tyrannie du directeur et l'interdiction
de lire des journaux progressistes.» Hébergé chez un professeur
vietnamien «antimandarin et anticolonialiste», il découvre le marxisme
«dans des livres français, dont «du communisme» des Éditions sociales.
Il termine ses études à Hanoi, ou il est élu «président du comité des
journalistes du Tonkin». Devenu professeur d'histoire et journaliste, il
entre dans la clandestinité après la déclaration de la Seconde Guerre
mondiale.
En 1944, il crée, à la demande d'Hô Chi Minh, les Brigades de
propagande armée. Le 2 septembre 1945, Hô Chi Minh proclame à Hanoi
l'indépendance du Vietnam. Vo Nguyên Giap est nommé ministre de
l'Intérieur, en charge des affaires militaires. Le 23 novembre 1946, la
marine française bombarde le port d'Haïphong, faisant des milliers de
victimes civiles. Le 19 décembre 1946, le Viêt-minh attaque les
positions françaises à Hanoi, c'est le début de la guerre
d'indépendance. Elle va durer 8 ans et c'est en 1954, après près d'un
siècle d'occupation coloniale, que la bataille à Diên Biên Phu « du
tigre et de l'éléphant » va mettre fin à la guerre d'Indochine. Giap va
s'y illustrer en donnant la pleine mesure de son talent de stratège
militaire.
La Bataille décisive de Diên Biên Phu
Le 7 mai 1954, au cri de « di, di » (en avant, en avant), les soldats
de Giap submergent le camp retranché français après 55 jours et nuits
de combats acharnés. La victoire est totale et ouvre la voie aux accords
de Genève, le 21 juillet, et à la fin de la première guerre du Vietnam.
Le général Henri Navarre, le nouveau commandant en chef en Indochine,
arrivé en mai 1953, a pour mission de trouver une issue honorable face à
une guérilla viêt-minh devenue une armée qui harcèle et combat le corps
expéditionnaire français du nord du pays au sud.
Le 20 novembre 1953, sous le nom de code « Opération Castor »,
Navarre lance ses paras sur Diên Biên Phu, située à l'extrême ouest du
Vietnam, à la frontière du Laos. Objectif : couper la route aux troupes
viêt-minh qui se dirigent vers le haut Laos. « Mais, explique Giap, le
premier but de l'état-major français, et peut-être aussi des Américains,
est d'établir un camp retranché pour attirer nos forces et nous tendre
un piège en nous obligeant à livrer une bataille décisive loin de nos
bases. Quand le camp a été renforcé pour devenir imprenable, comme
disaient Navarre et le général américain Daniels, ils attendaient notre
attaque car ils voulaient casser du Viet, anéantir nos forces. Voilà
pourquoi le général de Castries, qui commandait le camp, larguera des
tracts sur nos positions pour me mettre au défi de l'attaquer. »
Selon les généraux chinois qui conseillent Giap, dans une bataille en
rase campagne il faut suppléer la carence de feu, face à un ennemi
mieux armé, par une marée humaine qui le submerge. «Au début, quand les
Français se sont installés à Diên Biên Phu, le camp n'était pas encore
renforcé. En décembre 1953, une partie de mon état-major, accompagnée
des conseillers chinois, m'avait précédé (il les rejoindra le 5 janvier -
NDLR) et préparé un plan "attaque éclair, victoire rapide" en 2 jours
et 3 nuits. Naturellement, on pouvait lancer une attaque rapide, mais
les rapports m'indiquaient que le camp retranché était devenu en peu de
temps une sorte de hérisson formidable avec des kilomètres de rouleaux
de fils barbelés, de tranchées, de pitons fortifiés, avec une piste
d'aviation pour gros-porteurs, des tanks, des canons.»
"La décision la plus difficile de toute ma vie"
Le 14 janvier, les cadres politiques donnent leur aval. Giap doute,
mais, dit-il «tout le monde autour de moi, mon état-major, les
conseillers chinois, était unanime pour une attaque éclair. Je ne
pouvais pas reculer, la date de l'assaut était prévue pour le 25
janvier. Le 24, j'apprends qu'il y a une fuite, j'ai donc reporté
l'offensive d'un jour. Le matin du 26 janvier, alors que l'assaut doit
être donné dans quelques heures, je prends la décision de changer de
plan et de regrouper nos soldats quelques kilomètres vers l'arrière, le
temps de mettre en place un nouveau dispositif. Avant le départ pour
Diên Biên Phu, Hô Chi Minh m'avait dit : " Toi, en qualité de commandant
en chef, tu as au front les pleins pouvoirs, mais c'est une bataille
très importante, qu'il faut absolument gagner. Quand on est sûr de la
victoire, on se bat, quand on n'est pas sûr, on ne se bat pas."»
Giap informe le général qui dirige la délégation chinoise, mais
surtout, il doit convaincre son état-major : «Avec notre plan d'attaque
éclair, êtes-vous certains à 100% de la victoire? Si vous n'êtes pas
sûrs à 100%, nous devons décider d'un autre plan!» « De toute ma vie,
raconte-t-il, c'est la décision la plus difficile que j'ai eu à prendre.
Nos troupes étaient chauffées à blanc depuis des semaines, elles
n'attendaient plus que l'ordre de déferler sur le camp. Les soldats se
posaient des questions, des bruits circulaient : "L'état-major est
incompétent, c'est un ordre contre-révolutionnaire."»

Le nouveau plan logistique est conçu pour une bataille de plus de 3
mois, jusqu'au 20 juin. Giap a retenu la maxime de Bonaparte: «Là où une
chèvre passe, un homme peut passer; là où un homme passe, un bataillon
peut passer.» À travers la jungle et la montagne, sous les bombardements
et des pluies incessantes de napalm, que les Français utilisent depuis
1950, de nouvelles pistes sont ouvertes, 260 000 porteurs sont
mobilisés, 20 000 bicyclettes fabriquées à Saint-Étienne vont porter des
charges de 300 kg.
«Pour l'état-major français, il était impossible de hisser
l'artillerie sur les hauteurs dominant la cuvette et de tirer à vue. Or,
nous avons démonté les canons pour les transporter pièce par pièce dans
des caches creuses à flanc de montagne et disséminé une centaine de
bouches à feu pour détourner les tirs de riposte.» Ils vont creuser 45
kilomètres de tranchées et 450 km de sapes de communication qui, jour
après jour, vont grignoter les mamelons fortifiés. Le 13 mars 1954, à 9
heures, un déluge d'obus s'abat sur le camp. Pendant des semaines,
telles des taupes, les soldats vietnamiens vont progresser de boyau en
boyau. «Mais du 20 au 30 avril, nos lignes de ravitaillement ont été
coupées. Un moment très dur», concède le général Giap qui demande des
renforts, fait appel aux populations locales, remonte le moral de ses
troupes en expliquant que les conditions sont réunies pour vaincre
rapidement. «Le 7 mai, vers midi, on a vu un peu partout des drapeaux
blancs », se souvient Giap. À 17 heures, l'état-major français, dont le
général de Castries, est fait prisonnier.
Jamais fait d'école militaire
«Le piège tendu par Navarre pouvait fonctionner, reconnaît Giap, car
avec notre premier plan d'attaque rapide, il fallait mobiliser des
effectifs importants alors que nous étions à 500 kilomètres de nos
bases. Navarre était persuadé que nous ne pouvions pas ravitailler notre
armée sur ce champ de bataille au-delà de 100 km et pas plus de 20
jours. Sur le plan formel, Navarre avait raison.»
Des officiers français se gaussaient de ce soldat qui n'avait jamais
fait d'école militaire. « Les Français comme les Américains ont toujours
sous-estimé leur adversaire, nos capacités créatrices, l'énergie d'une
armée populaire, de tout un peuple qui se lève pour son indépendance et
sa liberté. Castries et Navarre étaient des officiers de valeur, mais
ils servaient une mauvaise cause. Le peuple français nous soutenait, il
avait raison. »

«Pendant la guerre américaine, j'ai aussi eu des décisions
importantes et difficiles à prendre, mais l'expérience de Diên Biên Phu
m'a beaucoup aidé. » En 1959 commence la construction de la piste Truong
Son, plus connue sous le nom de piste Hô Chi Minh, un gigantesque
réseau de communications de 20 000 kilomètres s'étalant du nord du
Vietnam au sud, traversant le Laos et le Cambodge, un cordon ombilical
qui, pendant 5 920 jours, jusqu'en 1975, va ravitailler en vivres, armes
et munitions la résistance du Sud. Elle ouvrira, fin avril 1975, les
portes de Saigon.
Offensive du Têt
En 1967, lors de la préparation de l'offensive du Têt, dans la nuit
du 30 au 31 janvier 1968, Giap avait prôné une opération coup de poing
dans tous les coeurs de ville du Sud-Vietnam, sur tous les objectifs à
valeur symbolique comme l'ambassade américaine à Saigon, le siège de la
radio et de la télévision, le palais présidentiel, les installations
gouvernementales, les bases militaires, les aéroports, les postes de
police. Mais sa stratégie, de frapper vite et fort et aussitôt de se
retirer, n'est pas retenue. La direction du Parti estime que le
maintien, partout, des positions gagnées débouchera sur une insurrection
populaire. L'offensive du Têt sera une victoire diplomatique et
politique incontestable, mais au prix d'un échec militaire qui laminera
les meilleures forces combattantes de la résistance du Sud, que dirige
le général Tra Van Tra, un proche de Giap.
10 jours auparavant, le 21 janvier 1968, Giap a débuté le siège de la
base américaine de Khe Sanh, au centre du pays. « Notre objectif
n'était pas de prendre Khe Sanh, mais de faire diversion, tout en
préparant l'offensive du Têt. » L'affrontement durera 77 jours. Giap
lèvera le siège fin mars, marquant la fin de l'offensive du Têt.
En décembre 1972, pendant 12 jours et 12 nuits, les États-Unis engagent
1 200 avions, dont 200 B52, dans les bombardements de Hanoi et
d'Haiphong pour peser dans les négociations de Paris entre Kissinger et
Lê Duc Tho. «Nos forces armées ont abattu 77 avions, dont 33 B52, un
véritable exploit, et fait prisonniers des centaines de pilotes. Je me
souviens que le journal "Nhân Dân" titrait le lendemain : "Le Diên Biên
Phu de l'air". Et, un mois plus tard, les accords de Paris étaient
paraphés. »
En 1975, Giap est encore à l'initiative avec l'organisation de la
campagne d'Hô Chi Minh au cours de laquelle il lance son mot d'ordre aux
soldats: «Rapidité, audace et victoire assurée.» En face, un million de
soldats sud-vietnamiens déposent les armes, Saigon est libérée le 30
avril. «Vietnam Victoire», titrera « l'Humanité », et Roland Leroy, dans
son éditorial titré « Un événement considérable », écrira : « La preuve
est faite qu'un peuple qui lutte pour une liberté et son indépendance
est invincible. »
La victoire est une question de temps
Le général Vo Nguyên Giap a été commandant en chef de l'armée
populaire durant 30 ans. il quitte son poste de ministre de la Défense
en 1980, démissionne en 1982 du bureau politique à la suite de
divergences avec la direction du Parti. Il restera premier ministre
jusqu'en 1991.
Giap était partisan d'une politique d'usure, il pensait que la
victoire est une question de temps. « Au cours de notre histoire, chaque
fois que nous avons eu une ligne indépendante et créatrice, nous avons
obtenu des succès, mais dès que nous avons pris pour modèles des
expériences d'autres pays d'une manière dogmatique, ça n'a pas marché.
Par exemple, la réforme agraire a été appliquée de façon qui n'est pas
vietnamienne, ce fut un échec à tous points de vue : politique,
économique, social... »
Daniel Roussel