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lundi 28 juillet 2014

Mélenchon : "Jaurès, reviens! Ils ont changé de camp!" (JDD 27/07/2014)

 

À l’occasion du centenaire de l’assassinat, jeudi 31, de la figure socialiste, le coprésident du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon, fustige François Hollande et Manuel Valls. 

Jaurès! Ils n'ont plus que ce nom à la bouche! Sarkozy avant-hier, Le Pen hier, Hollande et Valls aujourd'hui! D'où leur vient cette audace? Pour reprendre les mots du tribun, s'ils se battent autant pour les cendres, c'est pour mieux étouffer la braise.
Manuel Valls voulait l'enrôler pour ses sordides cadeaux au Medef. Jaurès aurait "sans doute" voté le pacte de responsabilité, a-t-il osé! Faire parler les morts pour endormir les vivants. L'arnaque! Jaurès aurait plutôt affronté Valls comme il avait affronté son modèle, Georges Clemenceau, quand il fallait soutenir les travailleurs face à la répression.
Une chose est sûre. Jaurès n'était pas un gentil garçon. Il ne cherchait pas l'estime des mous. Vous imaginez François Hollande capable de dire comme lui à propos de la Révolution française : "Je ne veux pas faire à tous ces combattants qui m'interpellent une réponse évasive, hypocrite et poltronne. Je leur dis : "Ici, sous ce soleil de juin 1793 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c'est à côté de lui que je vais m'asseoir aux jacobins. Oui, je suis avec lui parce qu'il a à ce moment toute l'ampleur de la Révolution ""
Jean Jaurès avait obtenu une première loi fixant l'âge de la retraite à 65 ans. C'était en 1910. Hollande vient de le reporter à 66 ans, comme il s'en est vanté auprès de la Commission européenne. Un siècle après, Hollande a fait pire que la réforme de Sarkozy et défait ce que Jaurès et tant de générations de militants avaient arraché au prix de tant d'efforts.

Jean Jaurès n'était non plus pas l'inoffensif "réformiste" que décrit Manuel Valls pour mieux le couper de l'aspiration révolutionnaire. Fausse route. Jaurès n'opposait pas les deux, loin de là. Son discours de 1900 sur "les deux méthodes" le dit avec clarté. Jaurès voulait faire "dans la réforme, œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire".

Contrairement à Jérôme Cahuzac, qui n'a "jamais cru" à la lutte des classes, Jean Jaurès l'identifiait : "Entre les deux classes, entre les deux groupes d'intérêts, c'est une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire, et du capitaliste, qui veut le réduire ; du salarié, qui veut affirmer sa liberté, et du capitaliste qui veut le tenir dans la dépendance."
Jaurès n'était pas un apôtre de la moralisation du capitalisme ni du "donnant-donnant" avec le grand patronat et autres sornettes élyséennes. Il prônait tout autre chose! Nationalisations, coopératives, mutuelles… Jaurès laissait le soin aux travailleurs de définir la forme concrète que devrait prendre la propriété collective. Mais il en défendait fermement le principe, "l'avènement d'un ordre nouveau dans lequel la propriété, cessant d'être monopoleuse, cessant d'être particulière et privée, deviendra sociale, afin que tous les producteurs associés participent à la fois à la direction du travail et au fruit du travail".

La presse jouait l'exploitation des peurs pour exciter contre les "terroristes" de son temps? Il voit le dégât si actuel : "À un peuple ainsi affolé, ainsi abêti par la peur, toute foi en la race humaine et en l'avenir n'apparaît que comme une dangereuse chimère, comme une meurtrière illusion. Il ne comprend même plus que le progrès est la condition de l'ordre." Quand Hollande abdique le pouvoir des Français dans les mains des androïdes de la Commission européenne, Jaurès lui tire l'oreille : "Partout en Europe la lutte est engagée entre les oligarchies et la démocratie politique et sociale." Quand il voit que Hollande leur a aussi cédé le pouvoir budgétaire du pays, il tonne : "La démocratie politique s'exprime en une idée centrale ou mieux encore en une idée unique : la souveraineté politique du peuple." Quand Hollande soutient le gouvernement Netanyahou, il se fâche : "Il ne faut jamais abandonner à la force ce que la raison peut régler."

Déjà caricaturé en bête furieuse, parfois une torche incendiaire à la main, toujours une bouteille de vin dans la poche, ou décrit comme un agent de l'étranger, il lui faut tout subir. Un député de droite monte même à la tribune et le frappe tandis qu'il parle. Parfois le cœur saigne : "Je n'en peux plus. Depuis quelque temps, je les sens tous là, prêts à m'insulter dans ma femme ou dans ma fille. Je reçois des lettres d'ordures. Je sens grimper les limaces. Je me sens couvrir de crachats." Mais l'espoir est indéracinable : "Nous savons par une expérience qui s'appelle la Révolution française qu'il ne faut jamais désespérer et qu'un jour ou l'autre, dans notre pays de France, la grandeur des événements répond à la grandeur de la pensée!" Jaurès, reviens! Ils ont changé de camp!

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Hollande au café du croissant jeudi

Le dîner touche à sa fin. Jaurès mange une tarte aux fraises quand deux coups de feu ont raison de lui. Au Café du croissant, ce 31 juillet 1914, Raoul Villain vient de tuer l'homme qui inlassablement défendait la paix à la veille du déclenchement de la Grande Guerre. Pour le centenaire de la mort de Jaurès, François Hollande se rendra jeudi devant ce café parisien.
Par ailleurs, une exposition se tient toujours au Panthéon. De leur côté, deux spécialistes du tribun, Gilles Candar et Vincent Duclert, signent une biographie érudite (Jean Jaurès, aux éditions Fayard). Pour sa part, l'historienne Jacqueline Lalouette revient sur la vie de Villain, sur son procès, à l'issue duquel il fut acquitté, et raconte comment Jaurès est devenu une icône de la gauche (Jean Jaurès. L'assassinat, la gloire, le souvenir, aux éditions Perrin).

 A.N.
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source: lejdd.fr (dimanche 27/07/2014) 

samedi 23 novembre 2013

Bonnets rouges."Non à la manipulation de l’histoire !" (Le Télégramme 22/11/2013)

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Le Quotidien régional "Le Télégramme" a reçu de trois historiens éminents, Alain Croix, André Lespagnol et Fanch Roudaut, cette tribune qui entend préciser la dimension sociale de la "révolte des Bonnets rouges" du XVIIe siècle qui trouve actuellement une certaine acuité.

"Depuis un mois, on assiste à une manipulation de l’histoire de la Bretagne, à un degré rarement atteint.
Nous avons des choix citoyens différents mais, historiens, nous pensons qu’on ne peut pas dire et écrire n’importe quoi, et en particulier en matière d’histoire : trop d’exemples tragiques nous l’ont rappelé, dans un passé parfois très récent, y compris en Europe. Dans le cas des Bonnets rouges, cet épisode de l’histoire bretonne, déformé, est utilisé à des fins bien précises et pour le moins douteuses.

Qu’est-ce que « les Bonnets rouges » ? Nous sommes en 1675, sous le règne de Louis XIV. Dans les campagnes de Basse-Bretagne : une large part du Finistère actuel, une partie des Côtes-d’Armor et du Morbihan. À un moment où, par ailleurs, de nombreuses villes à l’est de la province, Rennes surtout, connaissent aussi une révolte dite « du Papier timbré ».

Pourquoi cette révolte des Bonnets rouges ? Alors que la Bretagne connaît, pour la première fois depuis près d’un siècle, de sérieuses difficultés économiques, les charges qui pèsent sur les paysans s’alourdissent : versements aux seigneurs surtout, taxes royales aussi, dont la multiplication donne une impression d’accablement fiscal. 

Ces taxes, réelles (sur le tabac, par exemple) ou imaginaires (l’instauration de la gabelle sur le sel) sont même ce qui met le feu aux poudres. Les révoltés s’organisent de manière assez remarquable : rédaction de « codes », ancêtres des cahiers de doléances de 1789, élection de députés défrayés et dotés d’une chemise et d’un bonnet rouge.
Le mouvement rencontre un écho européen pour plusieurs raisons : Louis XIV est de nouveau en guerre (contre la Hollande), et la mobilisation des troupes aux frontières permet à la révolte paysanne bretonne de durer quatre mois, chose inouïe dans la France du roi absolu et dans une province réputée pour sa tranquillité.

Il est facile d’établir des parallèles avec notre époque, et aussi des différences : l’essentiel n’est pas là.

La révolte, en effet, vise tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent être perçus comme des exploiteurs : seigneurs, agents du fisc, clergé même. Les codes paysans réclament la suppression des corvées (seigneuriales surtout), la diminution des prélèvements sur les récoltes (les seigneurs encore, le clergé aussi), et un juste tarif pour divers services du quotidien : les messes et le vin, les actes devant notaire et le tabac… Ils ne s’en prennent jamais, bien au contraire, à un roi supposé ignorer les abus que connaît son royaume. Cette révolte, qui oppose des paysans bretons à leurs exploiteurs bretons, est avant tout sociale : il est symbolique que le révolté le plus connu, Sébastien Le Balp, soit assassiné par un seigneur, le marquis de Montgaillard.

Gommer cette fondamentale dimension sociale est un travestissement de l’histoire, et débouche vers son instrumentalisation. Délibérément, certains au moins des animateurs du collectif Bonnets rouges veulent détourner la très légitime colère des victimes (agriculteurs, éleveurs en particulier, salariés d’une partie de l’industrie agro-alimentaire) contre « Paris », responsable de tous les maux. Alors qu’une part essentielle de responsabilité incombe à certains chefs d’entreprise et à certains syndicalistes agricoles qui n’ont pas voulu voir venir l’effondrement d’un modèle économique devenu dépendant de subventions européennes, ou qui l’ont très bien vu venir sans réagir, sans chercher à faire évoluer manières de produire et types de production. Selon une recette hélas tant de fois éprouvée, ils tentent de détourner une profonde et légitime colère sociale vers « les autres », tous les autres mais pas eux. Avec la connivence de quelques élus.

Nous ne sommes pas les seuls à dénoncer cette escroquerie intellectuelle : syndicats de salariés, désormais unanimes, un syndicat agricole comme la Confédération paysanne, certains partis politiques, certains journalistes, certaines personnalités. Nous voulons leur apporter notre soutien.

Manipuler l’histoire, tomber dans le populisme, n’a jamais aidé à résoudre de vrais problèmes. La preuve en est dans les efforts de récupération du mouvement par l’extrême droite, ce qui devrait faire réfléchir.

Oui, il y a de quoi lakaat e voned ruz, « mettre son bonnet rouge », c’est-à-dire piquer une colère noire, selon l’expression imagée du breton. Encore faut-il tourner sa colère vers les vrais responsables."

Alain Croix (Nantes), André Lespagnol (Rennes), Fañch Roudaut (Brest)
source:  letelegramme.fr
22/11/2012

samedi 5 octobre 2013

Le général Giap, stratège de la liberté, est mort (l'Humanite.fr 4/10/2013)



Le général Vo Nguyen Giap, héros militaire de l'indépendance vietnamienne et artisan de la débâcle française à Dien Bien Phu, est décédé ce vendredi à l'âge de 102 ans. Retour sur son destin hors du commun avec ce portait de Daniel Roussel, publié dans l'HD du 21 octobre 2010.
 
Et dire que c'est dans des manuels français qu'il a appris l'art de la guerre! Comme le marxisme d'ailleurs... Le général Vo Nguyên Giap, légende vivante au Vietnam, est le stratège qui provoquera, en 1954, la chute de Diên Biên Phu et la fin de la guerre coloniale française. Il va contraindre ensuite, en 1973, les Américains à mettre fin à leur agression. En 1975, il met en déroute l'armée «fantoche» du Sud-Vietnam, le pays est réunifié. Giap est depuis reconnu par ses pairs comme l'un des plus talentueux chefs militaires, un stratège de la guerre du peuple. Mais il est d'abord, pour les Vietnamiens, le représentant le plus fidèle de la pensée dô Chi Minh, père de l'indépendance vietnamienne.

Fidèle à ses idéaux

Né le 25 août 1910 à An Xa, un petit village au centre du pays, fils de paysan riziculteur, tour à tour professeur, journaliste, général d'armée, dirigeant politique, Vo Nguyên Giap était le dernier survivant de la vieille garde d'Hô Chi Minh. Il respire l'intelligence, la force tranquille. Fidèle à ses idéaux, ouvert au monde et à ses changements, il a toujours été proche du peuple et sensible à ses difficultés. Il soutiendra en 1986 une politique de rénovation économique, le Do Moi, qui a permis d'engager le Vietnam sur la voie de la croissance.
L'homme est plutôt affable, aime parler français, son regard est direct, la poignée de main ferme, on devine le dirigeant. Je l'ai rencontré des dizaines de fois en 30 ans. Il n'y a jamais eu de sujets tabous, mais son ton devenait sec quand il s'agissait de questions qui l'agaçaient. Il est décrit comme «un volcan recouvert de neige». Il a été l'homme des brasiers. À son corps défendant, car il se veut «le général de la paix». Un centenaire qui, il y a 2 ans encore, s'exprimait sur la souveraineté du Vietnam sur des îles revendiquées par la Chine. Il vit paisiblement à Hanoi, à deux pas de la place Ba Dinh, où Hô Chi Minh, le 2 septembre 1945, avait proclamé l'indépendance.
Dès l'adolescence, Vo Nguyên Giap milite au collège à Hué. «Nous faisions grève pour dénoncer la tyrannie du directeur et l'interdiction de lire des journaux progressistes.» Hébergé chez un professeur vietnamien «antimandarin et anticolonialiste», il découvre le marxisme «dans des livres français, dont «du communisme» des Éditions sociales. Il termine ses études à Hanoi, ou il est élu «président du comité des journalistes du Tonkin». Devenu professeur d'histoire et journaliste, il entre dans la clandestinité après la déclaration de la Seconde Guerre mondiale.

En 1944, il crée, à la demande d'Hô Chi Minh, les Brigades de propagande armée. Le 2 septembre 1945, Hô Chi Minh proclame à Hanoi l'indépendance du Vietnam. Vo Nguyên Giap est nommé ministre de l'Intérieur, en charge des affaires militaires. Le 23 novembre 1946, la marine française bombarde le port d'Haïphong, faisant des milliers de victimes civiles. Le 19 décembre 1946, le Viêt-minh attaque les positions françaises à Hanoi, c'est le début de la guerre d'indépendance. Elle va durer 8 ans et c'est en 1954, après près d'un siècle d'occupation coloniale, que la bataille à Diên Biên Phu « du tigre et de l'éléphant » va mettre fin à la guerre d'Indochine. Giap va s'y illustrer en donnant la pleine mesure de son talent de stratège militaire.

La Bataille décisive de Diên Biên Phu

Le 7 mai 1954, au cri de « di, di » (en avant, en avant), les soldats de Giap submergent le camp retranché français après 55 jours et nuits de combats acharnés. La victoire est totale et ouvre la voie aux accords de Genève, le 21 juillet, et à la fin de la première guerre du Vietnam. Le général Henri Navarre, le nouveau commandant en chef en Indochine, arrivé en mai 1953, a pour mission de trouver une issue honorable face à une guérilla viêt-minh devenue une armée qui harcèle et combat le corps expéditionnaire français du nord du pays au sud.

Le 20 novembre 1953, sous le nom de code « Opération Castor », Navarre lance ses paras sur Diên Biên Phu, située à l'extrême ouest du Vietnam, à la frontière du Laos. Objectif : couper la route aux troupes viêt-minh qui se dirigent vers le haut Laos. « Mais, explique Giap, le premier but de l'état-major français, et peut-être aussi des Américains, est d'établir un camp retranché pour attirer nos forces et nous tendre un piège en nous obligeant à livrer une bataille décisive loin de nos bases. Quand le camp a été renforcé pour devenir imprenable, comme disaient Navarre et le général américain Daniels, ils attendaient notre attaque car ils voulaient casser du Viet, anéantir nos forces. Voilà pourquoi le général de Castries, qui commandait le camp, larguera des tracts sur nos positions pour me mettre au défi de l'attaquer. »

Selon les généraux chinois qui conseillent Giap, dans une bataille en rase campagne il faut suppléer la carence de feu, face à un ennemi mieux armé, par une marée humaine qui le submerge. «Au début, quand les Français se sont installés à Diên Biên Phu, le camp n'était pas encore renforcé. En décembre 1953, une partie de mon état-major, accompagnée des conseillers chinois, m'avait précédé (il les rejoindra le 5 janvier - NDLR) et préparé un plan "attaque éclair, victoire rapide" en 2 jours et 3 nuits. Naturellement, on pouvait lancer une attaque rapide, mais les rapports m'indiquaient que le camp retranché était devenu en peu de temps une sorte de hérisson formidable avec des kilomètres de rouleaux de fils barbelés, de tranchées, de pitons fortifiés, avec une piste d'aviation pour gros-porteurs, des tanks, des canons.»

"La décision la plus difficile de toute ma vie"

Le 14 janvier, les cadres politiques donnent leur aval. Giap doute, mais, dit-il «tout le monde autour de moi, mon état-major, les conseillers chinois, était unanime pour une attaque éclair. Je ne pouvais pas reculer, la date de l'assaut était prévue pour le 25 janvier. Le 24, j'apprends qu'il y a une fuite, j'ai donc reporté l'offensive d'un jour. Le matin du 26 janvier, alors que l'assaut doit être donné dans quelques heures, je prends la décision de changer de plan et de regrouper nos soldats quelques kilomètres vers l'arrière, le temps de mettre en place un nouveau dispositif. Avant le départ pour Diên Biên Phu, Hô Chi Minh m'avait dit : " Toi, en qualité de commandant en chef, tu as au front les pleins pouvoirs, mais c'est une bataille très importante, qu'il faut absolument gagner. Quand on est sûr de la victoire, on se bat, quand on n'est pas sûr, on ne se bat pas."»

Giap informe le général qui dirige la délégation chinoise, mais surtout, il doit convaincre son état-major : «Avec notre plan d'attaque éclair, êtes-vous certains à 100% de la victoire? Si vous n'êtes pas sûrs à 100%, nous devons décider d'un autre plan!» « De toute ma vie, raconte-t-il, c'est la décision la plus difficile que j'ai eu à prendre. Nos troupes étaient chauffées à blanc depuis des semaines, elles n'attendaient plus que l'ordre de déferler sur le camp. Les soldats se posaient des questions, des bruits circulaient : "L'état-major est incompétent, c'est un ordre contre-révolutionnaire."»

Le nouveau plan logistique est conçu pour une bataille de plus de 3 mois, jusqu'au 20 juin. Giap a retenu la maxime de Bonaparte: «Là où une chèvre passe, un homme peut passer; là où un homme passe, un bataillon peut passer.» À travers la jungle et la montagne, sous les bombardements et des pluies incessantes de napalm, que les Français utilisent depuis 1950, de nouvelles pistes sont ouvertes, 260 000 porteurs sont mobilisés, 20 000 bicyclettes fabriquées à Saint-Étienne vont porter des charges de 300 kg.

«Pour l'état-major français, il était impossible de hisser l'artillerie sur les hauteurs dominant la cuvette et de tirer à vue. Or, nous avons démonté les canons pour les transporter pièce par pièce dans des caches creuses à flanc de montagne et disséminé une centaine de bouches à feu pour détourner les tirs de riposte.» Ils vont creuser 45 kilomètres de tranchées et 450 km de sapes de communication qui, jour après jour, vont grignoter les mamelons fortifiés. Le 13 mars 1954, à 9 heures, un déluge d'obus s'abat sur le camp. Pendant des semaines, telles des taupes, les soldats vietnamiens vont progresser de boyau en boyau. «Mais du 20 au 30 avril, nos lignes de ravitaillement ont été coupées. Un moment très dur», concède le général Giap qui demande des renforts, fait appel aux populations locales, remonte le moral de ses troupes en expliquant que les conditions sont réunies pour vaincre rapidement. «Le 7 mai, vers midi, on a vu un peu partout des drapeaux blancs », se souvient Giap. À 17 heures, l'état-major français, dont le général de Castries, est fait prisonnier.

Jamais fait d'école militaire

«Le piège tendu par Navarre pouvait fonctionner, reconnaît Giap, car avec notre premier plan d'attaque rapide, il fallait mobiliser des effectifs importants alors que nous étions à 500 kilomètres de nos bases. Navarre était persuadé que nous ne pouvions pas ravitailler notre armée sur ce champ de bataille au-delà de 100 km et pas plus de 20 jours. Sur le plan formel, Navarre avait raison.»

Des officiers français se gaussaient de ce soldat qui n'avait jamais fait d'école militaire. « Les Français comme les Américains ont toujours sous-estimé leur adversaire, nos capacités créatrices, l'énergie d'une armée populaire, de tout un peuple qui se lève pour son indépendance et sa liberté. Castries et Navarre étaient des officiers de valeur, mais ils servaient une mauvaise cause. Le peuple français nous soutenait, il avait raison. »

«Pendant la guerre américaine, j'ai aussi eu des décisions importantes et difficiles à prendre, mais l'expérience de Diên Biên Phu m'a beaucoup aidé. » En 1959 commence la construction de la piste Truong Son, plus connue sous le nom de piste Hô Chi Minh, un gigantesque réseau de communications de 20 000 kilomètres s'étalant du nord du Vietnam au sud, traversant le Laos et le Cambodge, un cordon ombilical qui, pendant 5 920 jours, jusqu'en 1975, va ravitailler en vivres, armes et munitions la résistance du Sud. Elle ouvrira, fin avril 1975, les portes de Saigon.

Offensive du Têt

En 1967, lors de la préparation de l'offensive du Têt, dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, Giap avait prôné une opération coup de poing dans tous les coeurs de ville du Sud-Vietnam, sur tous les objectifs à valeur symbolique comme l'ambassade américaine à Saigon, le siège de la radio et de la télévision, le palais présidentiel, les installations gouvernementales, les bases militaires, les aéroports, les postes de police. Mais sa stratégie, de frapper vite et fort et aussitôt de se retirer, n'est pas retenue. La direction du Parti estime que le maintien, partout, des positions gagnées débouchera sur une insurrection populaire. L'offensive du Têt sera une victoire diplomatique et politique incontestable, mais au prix d'un échec militaire qui laminera les meilleures forces combattantes de la résistance du Sud, que dirige le général Tra Van Tra, un proche de Giap.

10 jours auparavant, le 21 janvier 1968, Giap a débuté le siège de la base américaine de Khe Sanh, au centre du pays. « Notre objectif n'était pas de prendre Khe Sanh, mais de faire diversion, tout en préparant l'offensive du Têt. » L'affrontement durera 77 jours. Giap lèvera le siège fin mars, marquant la fin de l'offensive du Têt.
 
En décembre 1972, pendant 12 jours et 12 nuits, les États-Unis engagent 1 200 avions, dont 200 B52, dans les bombardements de Hanoi et d'Haiphong pour peser dans les négociations de Paris entre Kissinger et Lê Duc Tho. «Nos forces armées ont abattu 77 avions, dont 33 B52, un véritable exploit, et fait prisonniers des centaines de pilotes. Je me souviens que le journal "Nhân Dân" titrait le lendemain : "Le Diên Biên Phu de l'air". Et, un mois plus tard, les accords de Paris étaient paraphés. »
En 1975, Giap est encore à l'initiative avec l'organisation de la campagne d'Hô Chi Minh au cours de laquelle il lance son mot d'ordre aux soldats: «Rapidité, audace et victoire assurée.» En face, un million de soldats sud-vietnamiens déposent les armes, Saigon est libérée le 30 avril. «Vietnam Victoire», titrera « l'Humanité », et Roland Leroy, dans son éditorial titré « Un événement considérable », écrira : « La preuve est faite qu'un peuple qui lutte pour une liberté et son indépendance est invincible. »

La victoire est une question de temps

Le général Vo Nguyên Giap a été commandant en chef de l'armée populaire durant 30 ans. il quitte son poste de ministre de la Défense en 1980, démissionne en 1982 du bureau politique à la suite de divergences avec la direction du Parti. Il restera premier ministre jusqu'en 1991.
Giap était partisan d'une politique d'usure, il pensait que la victoire est une question de temps. « Au cours de notre histoire, chaque fois que nous avons eu une ligne indépendante et créatrice, nous avons obtenu des succès, mais dès que nous avons pris pour modèles des expériences d'autres pays d'une manière dogmatique, ça n'a pas marché. Par exemple, la réforme agraire a été appliquée de façon qui n'est pas vietnamienne, ce fut un échec à tous points de vue : politique, économique, social... »

Daniel Roussel

source: www.humanite.fr