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lundi 28 juillet 2014

Mélenchon : "Jaurès, reviens! Ils ont changé de camp!" (JDD 27/07/2014)

 

À l’occasion du centenaire de l’assassinat, jeudi 31, de la figure socialiste, le coprésident du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon, fustige François Hollande et Manuel Valls. 

Jaurès! Ils n'ont plus que ce nom à la bouche! Sarkozy avant-hier, Le Pen hier, Hollande et Valls aujourd'hui! D'où leur vient cette audace? Pour reprendre les mots du tribun, s'ils se battent autant pour les cendres, c'est pour mieux étouffer la braise.
Manuel Valls voulait l'enrôler pour ses sordides cadeaux au Medef. Jaurès aurait "sans doute" voté le pacte de responsabilité, a-t-il osé! Faire parler les morts pour endormir les vivants. L'arnaque! Jaurès aurait plutôt affronté Valls comme il avait affronté son modèle, Georges Clemenceau, quand il fallait soutenir les travailleurs face à la répression.
Une chose est sûre. Jaurès n'était pas un gentil garçon. Il ne cherchait pas l'estime des mous. Vous imaginez François Hollande capable de dire comme lui à propos de la Révolution française : "Je ne veux pas faire à tous ces combattants qui m'interpellent une réponse évasive, hypocrite et poltronne. Je leur dis : "Ici, sous ce soleil de juin 1793 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c'est à côté de lui que je vais m'asseoir aux jacobins. Oui, je suis avec lui parce qu'il a à ce moment toute l'ampleur de la Révolution ""
Jean Jaurès avait obtenu une première loi fixant l'âge de la retraite à 65 ans. C'était en 1910. Hollande vient de le reporter à 66 ans, comme il s'en est vanté auprès de la Commission européenne. Un siècle après, Hollande a fait pire que la réforme de Sarkozy et défait ce que Jaurès et tant de générations de militants avaient arraché au prix de tant d'efforts.

Jean Jaurès n'était non plus pas l'inoffensif "réformiste" que décrit Manuel Valls pour mieux le couper de l'aspiration révolutionnaire. Fausse route. Jaurès n'opposait pas les deux, loin de là. Son discours de 1900 sur "les deux méthodes" le dit avec clarté. Jaurès voulait faire "dans la réforme, œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire".

Contrairement à Jérôme Cahuzac, qui n'a "jamais cru" à la lutte des classes, Jean Jaurès l'identifiait : "Entre les deux classes, entre les deux groupes d'intérêts, c'est une lutte incessante du salarié, qui veut élever son salaire, et du capitaliste, qui veut le réduire ; du salarié, qui veut affirmer sa liberté, et du capitaliste qui veut le tenir dans la dépendance."
Jaurès n'était pas un apôtre de la moralisation du capitalisme ni du "donnant-donnant" avec le grand patronat et autres sornettes élyséennes. Il prônait tout autre chose! Nationalisations, coopératives, mutuelles… Jaurès laissait le soin aux travailleurs de définir la forme concrète que devrait prendre la propriété collective. Mais il en défendait fermement le principe, "l'avènement d'un ordre nouveau dans lequel la propriété, cessant d'être monopoleuse, cessant d'être particulière et privée, deviendra sociale, afin que tous les producteurs associés participent à la fois à la direction du travail et au fruit du travail".

La presse jouait l'exploitation des peurs pour exciter contre les "terroristes" de son temps? Il voit le dégât si actuel : "À un peuple ainsi affolé, ainsi abêti par la peur, toute foi en la race humaine et en l'avenir n'apparaît que comme une dangereuse chimère, comme une meurtrière illusion. Il ne comprend même plus que le progrès est la condition de l'ordre." Quand Hollande abdique le pouvoir des Français dans les mains des androïdes de la Commission européenne, Jaurès lui tire l'oreille : "Partout en Europe la lutte est engagée entre les oligarchies et la démocratie politique et sociale." Quand il voit que Hollande leur a aussi cédé le pouvoir budgétaire du pays, il tonne : "La démocratie politique s'exprime en une idée centrale ou mieux encore en une idée unique : la souveraineté politique du peuple." Quand Hollande soutient le gouvernement Netanyahou, il se fâche : "Il ne faut jamais abandonner à la force ce que la raison peut régler."

Déjà caricaturé en bête furieuse, parfois une torche incendiaire à la main, toujours une bouteille de vin dans la poche, ou décrit comme un agent de l'étranger, il lui faut tout subir. Un député de droite monte même à la tribune et le frappe tandis qu'il parle. Parfois le cœur saigne : "Je n'en peux plus. Depuis quelque temps, je les sens tous là, prêts à m'insulter dans ma femme ou dans ma fille. Je reçois des lettres d'ordures. Je sens grimper les limaces. Je me sens couvrir de crachats." Mais l'espoir est indéracinable : "Nous savons par une expérience qui s'appelle la Révolution française qu'il ne faut jamais désespérer et qu'un jour ou l'autre, dans notre pays de France, la grandeur des événements répond à la grandeur de la pensée!" Jaurès, reviens! Ils ont changé de camp!

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Hollande au café du croissant jeudi

Le dîner touche à sa fin. Jaurès mange une tarte aux fraises quand deux coups de feu ont raison de lui. Au Café du croissant, ce 31 juillet 1914, Raoul Villain vient de tuer l'homme qui inlassablement défendait la paix à la veille du déclenchement de la Grande Guerre. Pour le centenaire de la mort de Jaurès, François Hollande se rendra jeudi devant ce café parisien.
Par ailleurs, une exposition se tient toujours au Panthéon. De leur côté, deux spécialistes du tribun, Gilles Candar et Vincent Duclert, signent une biographie érudite (Jean Jaurès, aux éditions Fayard). Pour sa part, l'historienne Jacqueline Lalouette revient sur la vie de Villain, sur son procès, à l'issue duquel il fut acquitté, et raconte comment Jaurès est devenu une icône de la gauche (Jean Jaurès. L'assassinat, la gloire, le souvenir, aux éditions Perrin).

 A.N.
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source: lejdd.fr (dimanche 27/07/2014) 

mardi 11 mars 2014

Les Bonnets rouges, une double manipulation (mediapart.fr- 7/03/2014)

 http://www.francetvinfo.fr/image/74w3u440f-f90e/658/370/2883128.jpg

Au moment où les « comités des Bonnets rouges » tiennent leurs « États généraux » à Morlaix, samedi 8 mars, l'essayiste Françoise Morvan revient sur les faits pour expliquer comment la « révolte des Bonnets rouges » a été, selon elle, organisée et résulte, au total, d’une manipulation de l’opinion reposant sur l’invention d’un symbole, le bonnet rouge. Chronologie et analyse.

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La « bataille contre l’écotaxe » devenue « révolte des bonnets rouges »  repose sur l’invention d’un symbole, le bonnet rouge. Or, il suffit de s’appuyer sur la chronologie pour comprendre quand le bonnet est apparu dans les manifestations organisées par le lobby patronal et le lobby ethniste qui, en se fédérant, ont mobilisé les médias avec une redoutable efficacité. 

> 1. DE L’ÉCOTAXE AU PACTE D’AVENIR

> Le 2 novembre 2013, manifestation à Quimper contre l’écotaxe : les Bretons se découvrent nantis d’un couvre-chef historique dont, dans leur immense majorité, ils ignoraient jusqu’à l’existence : le bonnet rouge.

> Les télévisions du monde entier diffusent les images stupéfiantes de salariés licenciés défilant derrière les patrons licencieurs, de syndicalistes manifestant à l’appel du patronat, de paysans dénonçant l’agriculture productiviste sous la bannière de la FNSEA, de militants autonomistes de gauche et de nazillons indépendantistes, tous sous bonnet rouge, exprimant la « colère bretonne » contre Paris. Aux bonnets rouges se joignent des drapeaux noirs et blancs, et l’on peut voir que la nation bretonne, humiliée par la France, clame en vain depuis le XVIIe siècle cette colère ancestrale contre l’impôt. La préfecture annonce 15 000 manifestants, les organisateurs 30 000 manifestants. C’est ce dernier chiffre qui sera repris par les médias.

> Le 30 novembre, le chef des  « Bonnets rouges », Christian Troadec, maire de Carhaix et fondateur du Festival des Vieilles Charrues, organise une manifestation festivalière avec distribution de drapeaux. La télévision russe officielle envoie cinq équipes sur place pour filmer la révolte des Bonnets rouges contre la France (voir ici).
 
> Ainsi le bonnet rouge a-t-il servi à introduire le drapeau. L’image fait foi : inutile d’évoquer l’invention du drapeau en 1923 par un autonomiste raciste et la fabrique du bonnet comme symbole identitaire breton. Christian Troadec annonce 40 000 manifestants, chiffre qui sera également repris par les médias (le chiffre de 17 000 semble plus proche de la réalité).

> Des Comités des Bonnets rouges se créent un peu partout en Bretagne. Dans leur mot d’ordre, « vivre, décider et travailler au pays », le mot qui importe est, bien sûr, « décider » qui suppose déréglementation, expérimentation, autonomie.

> Victoire sur toute la ligne : le gouvernement cède et les Bretons bénéficient d’un « pacte d’avenir » « rédigé en Bretagne par les Bretons pour les Bretons », comme l’a dit le premier ministre. Véritable prime à la casse, ce pacte est aussi un véritable affront à la solidarité, puisque des régions de France plus excentrées que la Bretagne et souvent plus atteintes par la crise économique, n’en ont pas bénéficié.

> Et si cette pseudo-révolte des Bonnets rouges avait été pain bénit pour les membres du gouvernement, comme Jean-Yves Le Drian, actuel ministre de la Défense, ancien président du conseil régional de Bretagne et désireux de faire de la Bretagne un « tigre celtique » sur le modèle de l’Irlande  ? Se servir des Bonnets rouges pour se servir de la Bretagne afin de mettre en œuvre le projet de décentralisation...

> 2. LES ORGANISATEURS DE LA RÉVOLTE SPONTANÉE

> Pour comprendre comment la bataille contre l’écotaxe s’est changée en révolte des Bonnets rouges, il faut commencer par exposer quels réseaux de pouvoir ont pu si efficacement instrumentaliser la misère de salariés jetés à la rue, de paysans et de syndicalistes pris au piège d’une révolte mise au service du projet politique conçu de longue date.

> La prétendue « colère bretonne » (qui n’a, en fait, fédéré que quelques milliers de personnes sur trois millions pour la région Bretagne, plus de quatre millions avec la Loire-Atlantique que le conseil régional, comme l’Institut de Locarn, veut « réunifier » — d’aucuns disent « annexer ») s’explique par la collusion d’un double réseau de pouvoir dont la plupart des Bretons ignorent tout.

> Le premier réseau est le lobby patronal regroupé à l’Institut de Locarn et qui est à l’origine de l’association Produit en Bretagne. Pour simplifier, je ne peux faire mieux ici que de citer le résumé que j’ai publié à ce sujet dans Le Monde :
> « Voilà quelques années, tenter d’expliquer le rôle du Club des Trente ou de l’Institut de Locarn dans la dérive identitaire à laquelle on assiste en Bretagne vous exposait à vous faire accuser de conspirationnisme. L’un des premiers soutiens de l’Institut, Patrick Le Lay, jurait ne pas le connaître. De même, des responsables de Produit en Bretagne assuraient n’avoir aucun lien avec Locarn. Les statuts de ces associations ont pourtant été déposés à la sous-préfecture de Guingamp : l’association « Institut de Locarn, culture et stratégies internationales  » a été déclarée le 5 avril 1991 ; Produit en Bretagne le  9 février 1995, bizarrement, à première vue, précédée, le 2 juin 1993, par une « Association Coudenhove-Kalergi-Aristide-Briand » ayant, elle aussi, son siège à l’Institut de Locarn.

> Le comte de Coudenhove-Kalergi est le fondateur de  l’Union Paneuropéenne dont les « principes fondamentaux » peuvent être lus en ligne :  « L’Union Paneuropéenne reconnaît l’auto-détermination des peuples et le droit des groupes ethniques au développement culturel, économique et politique. » « Le christianisme est l’âme de l’Europe. Notre engagement est marqué par la conception chrétienne des droits de l’homme et des principes d’un véritable ordre juridique. »

> Le projet de l’Institut de Locarn a été exposé par son fondateur, Joseph Le Bihan, en 1993, sous le titre Genèse de l’Europe unifiée dans le nouveau monde du XXIe siècle : la France n’a plus d’avenir ; l’État-nation doit disparaître ; il faut liquider l’Éducation nationale, les services publics et surtout les services culturels, en finir avec l’héritage de la Révolution française, syndicalisme, laïcité, et autre boulets :  « Nous allons réintégrer cette Europe de la civilisation et de la propreté qui existe déjà en Allemagne, en Suisse et dans certains pays nordiques ».

> La transformation de la « bataille de l’écotaxe » en « révolte des Bonnets rouges » s’explique d’abord par la synergie entre ce lobby patronal (auquel il faut ajouter OBE-Bretons du monde) et le lobby ethniste (je rassemble sous ce terme les partis et groupuscules indépendantistes, autonomistes, identitaires, qu’ils soient de gauche ou de droite). Les très faibles scores électoraux de ces partis incite à négliger leur influence réelle.
> Or, d’une part, tous  sont alliés à des partis nationaux pour les élections (ainsi les autonomistes de l’UDB sont-ils alliés aux écologistes d’Europe-Écologie-les-Verts, les indépendantistes d’extrême gauche au NPA, les indépendantistes du Parti breton, considéré comme émanation de l’idéologie de l’Institut de Locarn, à l’UDI).

> D’autre part, la lutte contre l’écotaxe l’a montré mieux que tout autre exemple, ils sont prêts à se fédérer pour œuvrer à un projet commun selon le vieux principe du mouvement nationaliste breton : « ni rouge ni blanc, breton seulement ». Enfin, ce lobby ethniste, visant à l’éclatement de l’État-nation en vue de faire advenir une Europe des régions, exerce une influence d’autant plus grande qu’il œuvre en relation avec les autres « peuples minorisés » soutenus par les réseaux ethnistes européens, eux-mêmes soutenus par le conseil de l’Europe (c’est le cas de l’Union fédéraliste des communautés ethniques européennes, UFCE, à l’origine de la Charte des langues régionales ou minoritaires) — et ce n’est, bien sûr, pas un hasard si la bataille de l’écotaxe a abouti à la bataille pour la ratification de la Charte.

> Les autonomistes sont entrés au conseil régional avec l’appui de Jean-Yves Le Drian, lequel est, comme eux, un soutien de l’Institut de Locarn (l’UDB a pu le nier mais, dès 2002, on pouvait lire : « L'UDB se félicite de l'adhésion de la ville de Vannes à l'Institut de Locarn, lieu de rencontre des décideurs bretons et de préparation d'une Bretagne réunifiée, région majeure de l'Europe fédérale en devenir. » En 2006, l’ex-porte-parole de l’UDB, vice-président du conseil régional, C. Guyonvarc’h mettait  en place avec l’Institut de Locarn un projet de conventionnement sur fonds publics d’ambassades de la Bretagne à l’étranger...).

> La chronologie me semble le montrer clairement, c’est à partir du moment où ces deux réseaux sont entrés en synergie que les actions des uns et des autres ont pu se fédérer puis organiser la « colère bretonne » en « révolte des Bonnets rouges ».

> 3. LA FABRIQUE DU BONNET

> Cette chronologie est simple à établir, chaque événement ayant été relayé par les médias.  Elle permet de retracer les phases essentielles de la fabrique du bonnet. La date essentielle est, selon moi, le 13 octobre, à savoir le jour où l’Appel de Pontivy du lobby ethniste rejoint l’appel de Pontivy du lobby patronal en vue d’une action collective.

> — Le 5 avril est lancé l’Appel de Pontivy appelant à doter la Bretagne comme l’Écosse ou la Catalogne d’un parlement et de lui donner « dans le cadre de la future loi de décentralisation un statut particulier dotant l’institution bretonne d’une assemblée disposant (...) de nouvelles compétences, d’un pouvoir législatif et réglementaire, ainsi que d’un droit à l’expérimentation » L’Appel de Pontivy est signé par le MBP (le mouvement Bretagne et Progrès) fondé par Christian Troadec, Europe-Écologie-les-Verts, les autonomistes de l’UDB, les indépendantistes d’extrême gauche de Breizhistance et le Parti breton, indépendantiste de droite, considéré comme émanation de l’idéologie de l’Institut de Locarn. Il a été soutenu par plusieurs parlementaires bretons (dont l’autonomiste Paul Molac et l’élu EELV François de Rugy). L’appel de Pontivy (Galv Pondi) formule trois autres requêtes : la ratification de la Charte des langues régionales, la réunification et la création d’une télévision bilingue (lire ici).

> — Le 23 mai 2013, le conseil constitutionnel valide le dispositif de mise en place de l'écotaxe poids-lourds, votée sous le gouvernement précédent. Décidée en 2009 lors du Grenelle de l'environnement, l'écotaxe vise à faire payer l'usage des infrastructures routières (hors autoroutes à péage) à l'utilisateur et à contribuer au financement des modes alternatifs à la route.Le ministre des Transports, de la Mer et de la Pêche s’est dit satisfait : « Il est nécessaire d’inciter les transporteurs à choisir des modes de transport plus durables à chaque fois que c’est possible ». Cet impôt acquitté par les transporteurs  devait été répercuté sur les factures et aurait pu induire un coût supplémentaire de 0,5% des marchandises. Quoi que l’on pense de l’écotaxe (lire ici une enquête de Mediapart), le dispositif a été voté par les élus de gauche comme de droite.

> — Le 18 juin, à Pontivy, lieu symboliquement choisi — c’est là qu’en 1940 l’État breton a été proclamé par les nationalistes ; c’est là aussi un haut lieu du CELIB (Comité d’études et de liaison des intérêts bretons), lobby fondé par l’autonomiste Joseph Martray — est fondé le CCIB (Comité de convergence des intérêts bretons) par des patrons proclamant ce qu’ils nomment, sans souci excessif de décence, « l’appel du 18 juin ».

> La Charte de fondation du CCIB donne pour mot d’ordre « Décider, vivre et travailler au pays ». Elle invite à la dérégulation et au droit à l’expérimentation.

> À la tête du CCIB, Alain Glon, ex-président du groupe agroalimentaire Glon-Sanders (farines animales), président de l’Institut de Locarn, et Jacques Bernard, président de Produit en Bretagne, mais aussi Jean Ollivro, président de Bretagne Prospective (lire ici), Loïc Hénaff (président des Pâtés du même nom), François Jacob (SICA de Saint-Pol, Brittany Ferries...).

> Le porte-parole du CCIB est Jean-Pierre Le Mat, président de la CGPME (Confédération générale des petites et moyennes entreprises) des Côtes d’Armor,  auteur d’essais historiques engagés dans le combat nationaliste breton et responsable du site contreculture.org. La première bataille annoncée est la lutte contre l’écotaxe.

> — Le 2 août, le premier portique tombe à Guiclan, à l’appel d’un Collectif pour l’emploi rassemblant des salariés de l’agroalimentaire, des transporteurs, des syndicalistes agricoles, en présence notamment de Thierry Merret, président de la FDSEA du Finistère. Lors de la manifestation du 30 novembre à Carhaix, les morceaux de ce portique seront mis aux enchères (et ce, sans la moindre intervention des pouvoirs publics).

> — Le 28 août, le CCIB rassemble 200 patrons à Pontivy. Jean-Pierre Le Mat, président des PME, annonce « le feu couve en Bretagne ».

> — Le 7 octobre, le Collectif pour l’emploi annonce des « coups de vent » et Produit en Bretagne, une « alerte incendie généralisée » pour le 16 octobre.

> — Le 12 octobre, le Collectif pour l’emploi organise des manifestations escargot vers les portiques écotaxe.

> — Le 13 octobre, le MBP de Christian Troadec, signataire de l’Appel de Pontivy du 5 avril arrive à la rescousse et appelle à la création d’un « Comité pour l’emploi en Centre-Bretagne ». Il se sert alors de la fermeture d’abattoirs du groupe GAD (annoncée le 11 octobre) pour mettre en avant la fermeture de l’entreprise Marine Harvest (annoncée depuis le mois de juin).

> — Le 14 octobre, le CCIB  appelle les Bretons à se rassembler au nom du « militantisme des Bretons » sans distinction de classe ou de profession.

> — Le 16 octobre, les hypermarchés membres de Produit en Bretagne (Leclerc, Intermarché, Super U) font « sonner le tocsin » (à grands coups de sirène incendie). Réunion de crise au ministère. Le « Pacte d’avenir pour la Bretagne » est lancé.

> — Le 25 octobre, violentes manifestations et destruction du portique de Pont-de-Buis. C’est à cette occasion qu’apparaît le bonnet rouge. Thierry Merret appelle « tous les chefs d’entreprise à faire venir le maximum de salariés » à Quimper le 2 novembre.

> — Le 28 octobre, le Collectif  « Vivre, décider et travailler au pays » de Christian Troadec appelle à la manifestation du 2 novembre, manifestation annoncée comme, cette fois, pacifique. Troadec reprend trois des quatre points de l’Appel de Pontivy du 5 avril.

> — Le 30 octobre, la CGT, la CFDT, la FSU et Solidaires appellent à une contre-manifestation le 2 novembre à Carhaix ; en revanche, FO se partage.

>  — Le 2 novembre, la manifestation de Quimper rassemble 15 000 manifestants (les organisateurs parlent de 30 000) coiffés de bonnets rouges. 

> D’abord présenté comme fabriqué par l’entreprise Armor Lux, puis comme fabriqué en Écosse, pays celte et donc frère, pour Armor Lux, le bonnet rouge est un bonnet d’acrylique, le BF045 de Beechfield, importé par Imbretex. Beechfield, un groupe anglo-saxon, le fait fabriquer à bas prix, sans doute en Chine ou en Turquie. 

> Les médias parlent désormais de « révolte des Bonnets rouges ».

> 4. L’HISTOIRE DÉTOURNÉE

> Trois historiens, spécialistes de l’histoire de Bretagne et notamment de la « révolte des Bonnets rouges », ont publié une protestation qui a été, chose exceptionnelle, relayée par la presse régionale acharnée à relater jour après jour les revendications et les exploits  des  « Bonnets rouges ». Leur exposé, précis, rigoureux, est disponible et peut être lu en ligne (Alain Croix, André Lespagnol, Fañch Roudaut, « Bonnets rouges. Non à la manipulation de l’histoire ! » ).

> Je me contenterai donc de rappeler que la « révolte des Bonnets rouges » n’a jamais été une révolte identitaire opposant les bons Bretons opprimés au roi de France, à ses taxes et à ses abus. « Cette révolte, qui oppose les paysans bretons à leurs exploiteurs bretons, est avant tout sociale », écrivent ces historiens, dénonçant une « manipulation de l’histoire de la Bretagne » et une « escroquerie intellectuelle ».

> Les représentants des paysans révoltés étaient coiffés de bonnets bleus ou rouges. Le bonnet devient universellement rouge dès lors qu’il s’agit de blâmer la révolte ou de la promouvoir : pour l’historien nationaliste Arthur de La Borderie, il s’agit de la blâmer ; pour d’autres, il s’agit de la promouvoir et le bonnet rouge devient le symbole de la révolte qui allait donner lieu à la Révolution française, ancêtre de la Révolution d’octobre.

> C’est cette confusion qui explique la force du symbole : pour les uns (les patrons membres du lobby à l’origine de l’opération), symbole identitaire, appel à la révolte contre « Paris »… pour les autres (les travailleurs licenciés, les paysans réduits à la misère, les chômeurs, les jeunes en recherche d’emplois précaires, et, hélas, les syndicalistes et les partis dits de gauche qui se sont laissé abuser), symbole révolutionnaire, appel à la révolte contre l’injustice. Malheureusement, les seconds n’ont pas vu qu’on les fournissait en bonnets pour les enrôler dans une croisade identitaire dont les enjeux leur échappaient.

> Appelés à donner leur sentiment sur la réussite de la grande manifestation festivalière à laquelle ils participaient (sous bonnet rouge), les frères Morvan, deux vieux chanteurs de kan-ha-diskan, ont déclaré, un peu surpris mais enchantés : « Le bonnet rouge, on n’en avait jamais entendu parler, on ne connaissait pas cette légende... » 

> L’invention de la légende aura, au total, pris un peu plus de six mois. Elle résulte, comme on le voit, d’une double manipulation, historique et politique, elle-même en voie d’aboutir à une manipulation du même genre puisque les Bonnets rouges organisent des « États généraux »  en vue de remettre des « cahiers de doléances » où ne manqueront pas de se dire des revendications fondalementalement hostiles à l’égalité républicaine.

> Loin d’être une menace, la pseudo-révolte des Bonnets rouges a constitué une occasion rêvée pour ceux qui, comme Jean-Yves Le Drian, ont le projet de faire de la Bretagne une ethnorégion autonome, commercialisable et labellisable (la « marque Bretagne » lancée par le conseil régional s’ajoute au kit identitaire mis au point par l’association Produit en Bretagne issue de l’Institut de Locarn) pour être exportable.

> Peu après la manifestation de Carhaix, Jean-Yves Le Drian a invité Christian Troadec au ministère de la Défense et, d’après Ouest-France, « il a été convenu entre les deux hommes que “l’avenir  de la Bretagne se déciderait à travers l’implication de toutes celles et tous ceux qui exigent la relocalisation des décisions en Bretagne” » — ce qui signifie, en langage clair, que le lobby qui a organisé la pseudo-révolte des Bonnets rouges sera dorénavant appelé à décider de l’avenir de la Bretagne, que les décisions seront, non pas « relocalisées » mais bien « délocalisées » en Bretagne, l’intérêt breton (ou prétendu tel) primant sur l’intérêt général.

> Françoise Morvan

> Françoise Morvan s’est consacrée, depuis la parution de son essai Le monde comme si, nationalisme et dérive identitaire en Bretagne (Actes Sud, 2002, réédition Babel, 2005), à étudier les réseaux ethnistes et leur montée en puissance sous couvert de régionalisation.

> Liens utiles :

> Enquête de Mediapart sur Christian Troadec

> Articles du Groupe Information Bretagne

> Trois émissions de Daniel Mermet (France Inter, « Là-bas si j’y suis ») sur l’Institut de Locarn et les Bonnets rouges
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lundi 2 décembre 2013

De l’écotaxe aux « bonnets rouges » (Fondation Copernic 22/11/2013)


       

Les récents événements en Bretagne sont d’une importance politique majeure. L’instauration d’une écotaxe, votée sous Nicolas Sarkozy par la droite et la quasi totalité de la gauche et sur le point d’être mise en œuvre par le gouvernement Hollande, a déclenché une révolte qui voit se coaliser salariés licenciés, patrons licencieurs, régionalistes radicaux, petits commerçants et artisans touchés par les conséquences de la désindustrialisation et de la crise de l’agroalimentaire. Comment en est-on arrivé là ?

L’écotaxe, un impôt qui n’a d’écologique que le nom

Le premier scandale concernant cet impôt a trait à sa collecte, privatisée par le gouvernement précédent dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP) avec la société Ecomouv pour une rémunération garantie de 250 millions d’euros par an, soit quelque 20 % de la recette attendue. De surcroît, les frais de dédit sont énormes : si le gouvernement renonce à mettre en œuvre l’écotaxe, il devra verser 800 millions d’euros à Ecomouv.

Le but affiché de cette écotaxe est une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) à travers une diminution du trafic routier, en taxant les kilomètres parcourus par les camions. Mais elle ne doit s’appliquer que sur la majorité des routes nationales, sur certaines routes départementales et sur les autoroutes gratuites, soit une infime partie du réseau autoroutier.

Le secteur des transports étant le premier secteur émetteur de GES avec 27 % des émissions, l’objectif a pu sembler louable. La mise en œuvre envisagée lui tourne malheureusement le dos, et appelle plusieurs remarques.

Ne pas vouloir taxer les autoroutes à péage, où passe l’essentiel du trafic européen, est une aberration. Cela aboutit à pénaliser les producteurs locaux et à privilégier au contraire le trafic longue distance. De plus, les régions qui ont peu d’autoroutes, c’est le cas de la Bretagne, vont être handicapées par un trafic routier rendu pour elles plus onéreux. Le gouvernement a tenté d’expliquer que les camions empruntant les autoroutes acquittaient déjà l’écotaxe en payant le péage et la taxe à l’essieu. Ils paieraient donc une écotaxe depuis des années sans le savoir ! Cet argument est, pour le moins, une contrevérité : le péage est la redevance due, théoriquement, pour financer la construction des autoroutes et leur entretien ; la taxe à l’essieu doit compenser les dommages à la chaussée générés par le trafic des camions. C’est le prix, relativement modique d’ailleurs, payé par les transporteurs routiers pour les dégradations causées par leur activité.

De plus, si l’objectif de cette écotaxe est de réduire le trafic routier, encore faudrait-il que des alternatives à la route existent, en l’occurrence que le ferroutage et le fret ferroviaire et fluvial soient développés. Or, tel n’est pas le cas, au contraire. Du côté fiscalité, le taux de TVA sur les transports collectifs et ferroviaires, déjà passé de 5,5 % à 7 % en janvier 2012 avec le gouvernement précédent, va augmenter pour atteindre 10 % dès janvier 2014. Un quasi doublement en 2 ans alors qu’il faut développer et promouvoir les transports en commun ! Du côté infrastructures, la part du fret ne cesse de reculer et le ferroutage reste marginal. Prise dans une logique de rentabilité financière et soumise à la déréglementation imposée par les institutions et les gouvernements européens, dont la France, la SNCF n’a évidemment rien fait pour inverser cette tendance. En l’absence de solutions alternatives, cette écotaxe ne peut donc entraîner aucun changement de comportement et apparaît seulement comme une taxe sur l’utilisation des infrastructures routières, qui pénalisera essentiellement les petites entreprises du secteur faisant du cabotage (et qui n’ont plus les moyens de recourir au fret ferroviaire depuis l’abandon de la pratique du wagon isolé par la SNCF).

La fiscalité écologique doit satisfaire trois conditions : d’une part, elle doit permettre un changement réel des comportements, ce qui suppose qu’il y ait des solutions alternatives et accessibles aux produits que l’on taxe ; d’autre part, elle ne doit être qu’un élément de toute une série de mesures visant à engager réellement la transition écologique ; enfin, elle doit s’insérer dans une réforme globale de la fiscalité, exigence d’autant plus importante que règne actuellement une forte injustice en la matière – propice au développement de la dangereuse thématique du « ras-le-bol fiscal ».

Un système fiscal inique

Un système fiscal progressiste doit répondre à trois enjeux : d’abord permettre à l’État d’avoir les recettes fiscales pour faire face à ses obligations en termes de services publics et d’investissements de long terme ; ensuite, organiser une redistribution financière qui réduise les inégalités sociales ; enfin, entraîner un changement de comportement d’un certain nombre d’acteurs en fonction d’objectifs politiques décidés démocratiquement. Le projet actuel d’« écotaxe » l’illustre suffisamment, le système fiscal français ne remplit aucun de ces trois objectifs.

Ces dernières années ont vu la mise en œuvre d’une véritable contre-révolution fiscale au bénéfice des ménages les plus riches et des entreprises, particulièrement les plus grandes. Elle a été initiée par la droite, prolongée sous le gouvernement de Lionel Jospin, amplifiée par la suite. En 2010, les pertes de recettes dues à la multiplication des niches fiscales s’élevaient, suivant le Conseil des prélèvements obligatoires, à environ 150 milliards d’euros. Suivant un rapport de 2010 du rapporteur général du budget, le député UMP Gilles Carrez, si la fiscalité était restée ce qu’elle était en 2000, la France aurait connu un excédent budgétaire en 2006, 2007 et 2008 et son déficit n’aurait été que de 3,7 % en 2009, année de la plus forte récession depuis la seconde guerre mondiale, au lieu des 7,5 % enregistrés.

De plus, la modification du barème et la diminution du nombre de tranches de l’impôt sur le revenu ont rendu celui-ci de moins en moins progressif. Le taux marginal d’imposition sur le revenu était de 65 % en 1986, il était de 40 % en 2010. Le taux de l’impôt sur les sociétés n’a cessé de baisser pour arriver à un taux théorique de 33 %. Théorique seulement, car, dans la pratique, le taux implicite, c’est-à-dire l’imposition réelle des entreprises, décroît au fur à mesure que croît la taille de l’entreprise : le taux d’imposition des entreprises du CAC 40 est ainsi en moyenne de 8 % (certaines ne payent aucun impôt), quand les PME sont taxées en moyenne à 28 %.

Tout cela a abouti à un appauvrissement relatif de l’État, dont les recettes fiscales sont passées de 22 % du PIB au début des années 1980 à 16 % en 2010. Certes, décentralisation oblige, la part des impôts locaux a augmenté de 1,5 % depuis le milieu des années 1980, pour représenter en 2010 environ 4,6 % du PIB. Cette augmentation du poids des impôts locaux, à la charge de quasiment tous les ménages, est donc loin d’avoir compensé la baisse des recettes fiscales de l’État. Depuis le milieu des années 1980, la puissance publique a vu, globalement et relativement, ses moyens se réduire.

Certes, depuis 2011, les impôts ont globalement augmenté, mais cela s’est fait en aggravant l’injustice fiscale antérieure. Par exemple, le gel du barème de l’impôt, instauré par Nicolas Sarkozy et maintenu par François Hollande jusqu’en 2013, a entraîné une augmentation d’impôt qui a pesé sur la quasi totalité des ménages. Malgré la mise en place d’une décote pour les plus pauvres, nombre de ménages se sont retrouvés imposables. Aucune réelle réforme fiscale d’ampleur n’a été menée et l’ajout d’une tranche à 45 % pour l’impôt sur le revenu est une mesure dérisoire qui ne lui rend pas la progressivité nécessaire. La capitulation devant les « pigeons » a mis au placard la volonté de taxer les revenus du capital au niveau de ceux du travail.

Les palinodies autour de la taxe à 75 % illustrent la logique actuelle du gouvernement. Tout d’abord, le taux de cette taxe ne sera pas de 75 %, mais seulement de 50 %. Elle ne sera pas intégrée à l’impôt sur le revenu, mais sera payée par les entreprises sur les rémunérations supérieures à un million d’euros annuel. Ce qui devrait concerner les rémunérations versées à environ un millier de dirigeants et hauts cadres. C’est une taxe exceptionnelle, qui ne concerne que les années 2013 et 2014, plafonnée de surcroît à hauteur de 5 % du chiffre d’affaires des entreprises, et qui ne s’appliquera pas aux revenus du capital. Il s’agit donc d’un véritable bouclier fiscal qui va protéger les plus grosses entreprises. Enfin, cette taxe est déductible de l’impôt sur les sociétés.

Pour financer le crédit impôt compétitivité emploi (CICE) d’un montant de 20 milliards d’euros à terme (10 milliards en 2014), dont vont bénéficier les entreprises sans la moindre contrepartie en matière d’investissement ou d’emploi, le gouvernement va augmenter la TVA au 1er janvier 2014. Le taux normal de TVA passera de 19,6 à 20 %, le taux intermédiaire de 7 à 10 %. Or, la TVA est un impôt particulièrement injuste, car il touche de manière disproportionnée ceux qui consomment l’essentiel, sinon la totalité, de leur revenu, c’est-à-dire les classes populaires, voire une partie des classes moyennes. Enfin, de nombreux nouveaux impôts vont frapper les classes modestes en 2014. Au total, l’année 2014 verra un transfert financier au bénéfice des entreprises (12 milliards d’euros de baisse d’impôts) et au détriment des ménages (11 milliards d’euros d’augmentation).

L’injustice fiscale règne et prospère. Il est donc compréhensible qu’un « ras-le-bol fiscal » naisse et se développe, d’autant que l’idée en a été légitimée par des déclarations au plus haut sommet de l’État, venant du ministre de l’Économie et des Finances et du président de la République lui-même. L’enjeu de la bataille actuelle autour de ce « ras-le-bol fiscal » est de savoir si elle va déboucher sur une nouvelle baisse de la fiscalité pour les plus riches et les entreprises, comme le demandent avec insistance le MEDEF et la FNSEA, ou si une réforme fiscale qui redonne des moyens à la puissance publique et permette une redistribution des richesses sera enfin entreprise.

Un système agroalimentaire en bout de course

Comme l’indique la Confédération paysanne, « la situation actuelle de l’agroalimentaire est la conséquence de mauvais choix économiques de dirigeants d’entreprises, y compris coopératives, pariant incessamment sur la croissance des volumes, plus que sur la valeur ajoutée des productions bretonnes ». La Bretagne produit plus de 50 % des porcs élevés en France, un tiers des volailles et 40 % des œufs. Une partie non négligeable de cette production est exportée. Ainsi, les poulets congelés bretons ont inondé les pays d’Afrique et du Moyen-Orient, grâce à des subventions européennes à l’exportation, les « restitutions ».

Les tenants de cette agriculture productiviste, dont le MEDEF et la FNSEA sont les représentants les plus actifs, refusent obstinément de prendre en compte les impératifs écologiques. L’élévation des taux de nitrates dans l’eau et la prolifération des algues vertes sur les plages bretonnes sont pourtant les symptômes les plus manifestes des conséquences de ce développement de l’élevage intensif.

Ce modèle est aujourd’hui en bout de course. Axée sur des marges faibles compensées par l’ampleur des volumes, cette agriculture est fortement concurrencée par les pays émergents comme le Brésil, ou par des pays de l’Union européenne qui, comme l’Allemagne ou le Danemark, pratiquent un dumping social éhonté en employant massivement des salariés d’Europe centrale et orientale détachés sous-payés. Certaines entreprises bretonnes ne sont d’ailleurs pas en reste en la matière. Ainsi, l’entreprise Gad, qui va licencier près de 900 salariés, fait travailler dans des conditions indignes des intérimaires roumains. Enfin, la grande distribution, qui pèse toujours plus sur les prix des produits achetés aux agriculteurs, a joué un rôle non négligeable dans la crise. La fin des subventions à l’exportation a donné le coup de grâce à ce modèle productiviste.

Comme l’écrit la Confédération paysanne, « les travailleurs, qu’ils soient salariés ou paysans sont, ensemble, victimes des dérives de l’industrie agro-alimentaire. Repenser le “modèle” breton en termes de valeur ajoutée et de relocalisation serait un projet véritablement porteur d’avenir ». Or, toute l’action de la FNSEA et du MEDEF vise au contraire à le faire perdurer, et ce sont ces organisations qui ont l’oreille du gouvernement. La crise de l’agroalimentaire en Bretagne a plongé la région dans une crise identitaire profonde. Structurée autour d’un modèle dominant qui semblait encore récemment bien fonctionner, la Bretagne a brusquement vu sa représentation du monde s’effondrer. S’y ajoutent les effets de la crise qui touchent les autres secteurs industriels (automobile, télécom) et ceux des politiques d’austérité. Toutes les classes sociales sont touchées : les salariés licenciés, évidemment, mais aussi les agriculteurs qui voient leur revenu s’effondrer, les artisans et les commerçants que ruine le délitement du tissu social.

Dans ce cadre, l’écotaxe est apparue comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase dans une région excentrée où la question des transports est cruciale. Cette situation a été d’autant plus propice à toutes les manipulations que le gouvernement est très sensible à la pression patronale et que la gauche critique (au sens large, politique et sociale) a été incapable de prendre la moindre initiative politique, ouvrant ainsi une autoroute au patronat local pour essayer de tourner la colère populaire contre l’écotaxe et, plus globalement, le « trop-plein fiscal ». La manifestation de Quimper illustre le succès de cette stratégie, même si l’on peut penser que la situation n’est pas figée.

Quelles réponses progressistes ?

Elles passent à la fois par des réponses sur le fond et par la possibilité pour le mouvement social et les forces politiques de gauche opposées à la politique gouvernementale de proposer des initiatives de mobilisation à la hauteur de la situation. Ces deux aspects sont indissociables. Sans réponses sur le fond, sans la capacité de montrer que l’on peut faire autrement, il sera impossible de construire une véritable mobilisation populaire qui pèse sur les rapports de forces.

Le modèle de l’agroalimentaire productiviste n’est soutenable ni économiquement, ni socialement, ni écologiquement. C’est le rôle des pouvoirs publics, État et collectivités locales, d’aider financièrement à la mise en œuvre d’un plan de reconversion basé sur une agriculture et un élevage moins intensifs, pour des produits de meilleure qualité, la relocalisation de la transformation et la garantie d’une juste rémunération du travail salarié et paysan.

Au-delà, il est de la responsabilité du gouvernement français de s’attaquer au dumping social illégal pratiqué par les entreprises françaises et de peser pour que cette question soit réglée au niveau européen. La PAC doit être réorientée. De plus, il faut décréter un moratoire sur tous les plans de licenciements et protéger les salariés victimes de plans sociaux en mettant en place un statut du salarié, une sécurité sociale professionnelle qui garantisse la continuité de la rémunération et de la protection sociale. Enfin, il faut une réforme fiscale progressiste qui mette fin à l’injustice fiscale actuelle. Dans ce cadre, la première mesure à prendre est d’annuler l’augmentation prévue de la TVA, ce qui suppose d’annuler le crédit impôt compétitivité emploi qu’elle est censée financer.

C’est donc d’un véritable changement de cap politique qu’il est question. Il est peu probable que le gouvernement actuel l’envisage, tant il a intégré la doxa patronale sur la compétitivité et la réduction des dépenses publiques. Comme les sondages en témoignent, le mécontentement social actuel est important et pourrait déboucher sur des mouvements de grande ampleur. Quel sera alors le sens de ces éventuels mouvements ? Seront-ils récupérés par le patronat, la droite et l’extrême droite, qui réussiraient ainsi à transformer une révolte populaire en mouvement de type poujadiste ou, au contraire, seront-ils porteurs d’un refus des politiques néolibérales et d’une visée de transformation sociale progressiste ? La réponse à cette question dépendra en partie des capacités d’initiative de la gauche critique, tant au niveau local que national.

Fondation Copernic
Novembre 2013