Gaza (Palestine), envoyé spécial.
Les habitants du village de Khouza’a, qui jouxte la frontière avec
Israël, à l’est de Khan Younès, n’ont pu regagner leurs habitations, ou
ce qu’il en reste, que le vendredi 1er août. Malgré de multiples
tentatives les jours précédents, ils ont dû attendre une trêve et le
retrait des chars israéliens qui barraient l’accès. Ce qu’ils ont
découvert a dépassé toutes les horreurs. Cette localité de 13 000
habitants, connue pour être un havre de paix dans cette rude bande de
Gaza, a été quasiment rasée par le flot de bombes et de missiles qui
s’est abattu dès l’offensive terrestre israélienne. « Lorsque je suis
revenu, je n’arrivai même pas à me repérer. On ne nous traite pas comme
des êtres humains », certifie Jamal Al Najjar. L’Humanité a rendu compte
du calvaire vécu par ces Palestiniens, dont certains ont été arrêtés,
frappés, détenus pendant trois jours pour interrogatoire sans que
quiconque ne parle d’« acte barbare ». Les récits qui suivent se sont
déroulés durant les deux dernières semaines.
L’armée israélienne empêchait les secours d’accéder à la zone
La vérité sur ce qui s’est passé à Khouza’a commence à
éclater, terrible. Sous les décombres, de nombreux corps ont été
retrouvés : des habitants coincés, incapables de fuir, pris au piège
sous le déluge de bombes. Un cas de crime de guerre caractérisé.
D’autant que même les secours n’ont pu accéder à la zone, empêchés par
l’armée israélienne. Un des quartiers de ce gros village est
essentiellement occupé par une famille étendue, les Al Najjar. Nous
rencontrons Ahmed, qui nous emmène dans une maison, en lisière du
village, face à la frontière. Dans la salle de bains une odeur
pestilentielle se dégage encore. Le sol est d’un noir de sang séché
mélangé à de la poussière. Sur les carreaux blancs des murs, des
éclaboussures de sang et des dizaines d’impacts de balles. À
l’extérieur, le mur ne présente aucune trace. C’est là qu’Ahmed a
retrouvé son fils Bilal, 22 ans, couché sous un amoncellement de corps.
Ils étaient six. Selon les renseignements obtenus par le père, Bilal et
ses camarades ont été arrêtés dans les rues et ont été emmenés dans la
maison par des forces spéciales. « C’étaient des civils. Un de mes fils a
reconnu son frère à cause de ses chaussures parce que les cadavres
étaient en état de décomposition », affirme-t-il. Quand bien même ce
seraient des combattants, leur mort, une exécution sommaire,
s’apparente, là encore, à un crime de guerre. Les identités des cinq
autres ne sont pas connues. « Nous les avons enterrés tous ensemble avec
des numéros pour pouvoir l’indiquer à leurs familles après la guerre »,
dit Ahmed. Autre témoignage, quelques rues plus loin. Celui de Mohammed
Al Najjar, 62 ans, qui a retrouvé son beau-fils, Wasfi, 27 ans, mort à
même le sol, près de la mosquée Ibed el Rahman. « Il avait les pieds
liés par une corde et un trou au milieu du front », décrit-il avec
émotion. « Depuis 1967, j’ai vécu plus d’une guerre menée par les
Israéliens. Mais ça n’a jamais été comme ça. Ils veulent nous effacer de
l’humanité. » La femme de Wasfi, enceinte, doit maintenant élever ses
deux enfants toute seule. L’histoire de Bassam Al Najjar, 31 ans, est
tout aussi éloquente au sujet des exactions commises par l’armée
israélienne à Khouza’a. « Le jour de l’invasion terrestre, beaucoup de
gens du quartier se sont regroupés. Nous étions environ 170, hommes,
femmes, enfants, dans une maison où nous pensions être à l’abri des
bombardements. Mais le patio a été touché et nous nous sommes réfugiés
dans la maison mitoyenne où nous pouvions entrer sans sortir dans la
rue. Mais au milieu de la nuit, les obus sont tombés de façon encore
plus intense. Nous avons tenté de joindre la Croix-Rouge et des leaders
palestiniens, qui nous ont dit que les Israéliens n’acceptaient pas
notre évacuation. Vers 6 h 30, le matin du 25 juillet, nous avons pris
le risque de sortir. Nous avons brandi un drapeau blanc et avons
commencé à marcher vers Abassane. Nous sentions des balles siffler
au-dessus de nos têtes. Des éclats ont blessé légèrement un homme du
groupe. C’est alors que nous avons aperçu un char. On s’est tous mis à
genoux, les mains en l’air. On est resté environ une heure comme ça. Le
char tirait au-dessus de nous et lançait des bombes qui faisaient du
bruit, sans éclats. Mais un homme de 55 ans, Mohammed, a été touché au
côté droit de la poitrine. Il était juste à côté de moi. Je n’ai rien pu
faire. Il a agonisé pendant dix minutes puis est mort. Par la suite, le
char a avancé vers nous. On pensait qu’on allait mourir. Un soldat est
sorti de sa tourelle, nous a filmés puis a demandé, en arabe, que l’un
d’entre nous vienne discuter. Nous avons envoyé Haytham Al Najjar avec
un drapeau blanc. On nous a ensuite autorisés à partir après que les
hommes et les adolescents ont soulevé leurs chemises pour montrer qu’ils
n’avaient pas d’armes ni d’explosifs. Nous avons emmené le corps de
Mohammed mais même à ce moment-là ils tiraient au-dessus de nos têtes. »
Tous aujourd’hui pleurent leurs morts et la destruction de leur
village. Ils sont encore logés dans des écoles de l’ONU, dans le
dénuement le plus total. Tous se demandent si on leur rendra justice.
« Je n’aurais jamais pensé qu’en 2014 une armée puisse agresser un
peuple de cette manière », dit Bassam, le visage dur.
Pierre BARBANCEY
envoyé spécial de "l'Humanité"
source: humanite.fr

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